ARTIST STATEMENT

 

 

Tous les morceaux sont entiers.... mais certains le sont plus que d'autres. Lorsque l'on se lance dans une expérience, le domaine est tellement vaste que la mise en place d'un dispositif qui resserre le champ de l'infini possible permet non pas de réduire la liberté mais de la stimuler. Une règle du jeu, un programme une chronologie préétablie sont le moyen de se libérer de la forme. 

Dans mon cas, la forme est associée au matériau et à l'outil choisi. Quand je veux consciemment quelque chose je ne l'obtiens pas mais si je me laisse porter, j'arrive à mes non-fins. J'ai donc eu besoin d'un outil très familier avec lequel on joue, comme le Bic 4 couleurs, qui marque un état régressif, en re-trait.


J'utilise également des papiers cartonnés de 100 par 70cm que j'accroche par des pinces à dessins sur des grilles que l'on trouve dans le bâtiment. Je pars d’une photo prise par un autre que moi, extirpée d’un journal, ou d’un magazine d'art puis je reproduis cette photo, morceau par morceau, sans vision d'ensemble et réunis les morceaux. Je pousse la densification du trait à l'extrême et le force instinctivement à être le contraire de lui-même : une masse, un poids, un écran. J' abolis sa nature graphique et le propulse au de-là de ses propres limites. Il devient événement, action, processus : il est vie. Les couleurs se mélangent par couches, dans le temps, par agencement. Je déchiffre, traduis, développe les signes déformants d' un début d'écriture et j'ouvre un nouvel espace en rupture avec l'image projetée. C'est le tremblement de la main, l'indétermination du trait dans sa relation à l'image photographique qui m'intéresse, parce qu'inattendu voire improbable. Vue de près, il n'y a pas de limite à ce qui est montré ; vue de loin, cela devient lisible. Comme dans la vie réelle il faut prendre de la distance pour comprendre. Les dessins forment une cartographie dont l'ensemble est territoire. 

Chaque dessin est fragmenté et chaque œuvre est un fragment de l’œuvre. Les représentations de Saint Sébastien percé de flèches, les collages à épingles de Picasso ou encore le corps de Christopher Walken criblé de balles dans" Heaven's Gate", m'apparaissent. Chaque pince signifie un arrêt dans le temps et rappelle au spectateur que ce que l'on voit n'est qu'un papier accroché à une grille avec son ombre portée sur le mur. Les fragments sont ramenés au rang d'objet et l'image n'en est que plus irréelle semblant sans cesse sur le point de se défaire ou de se faire.. A travers ces "perceptions contraires en même temps" dira Platon, ou "sensations communes à deux endroits, à deux moments" dira Proust, la mémoire se mobilise. Apparaît l'image de la chose à laquelle l'image de l'acte est liée. L'image de l'action peut être associée à la problématique de l'action dans le temps. Le côté "Low-tech", ainsi que la fragilité, voire (peut-être) non- viabilité des dessins, pose la question de l’œuvre dans le temps et en fait des sortes de "Vanités" à grande échelle. L'économie de moyen employée ainsi que l'autonomie des fragments par rapport à l’œuvre finale, nous pousse vers une réflexion sur une certaine économie de l'art. Les sujets, quant à eux, proviennent de récits visuels puisés dans des photographies choisies pour leur forme, l’impact émotionnel qu'elles ont sur moi ou encore les stéréotypes modernes qu'elles véhiculent. Les titres laissent des indices et l'imaginaire y restitue du réel supposé : Idée d’ELLE, idée de LUI, TIGRE et CHESTERFIELD. Les dessins peuvent faire penser aux vitraux gothiques où se lisaient, difficilement vue la hauteur où ils étaient placés, la vie des saints. Une certaine analogie religion/ images médiatiques apparaît alors et se posent les questions de la fascination du formatage, de la domination symbolique ou encore de la soumission face aux émotions ressenties.